Cet article examine trois affirmations publiques faites par le ministre porte-parole du gouvernement ivoirien Amadou Coulibaly.
Azil Momar Lo, Africa Check
Dans un entretien diffusé par le média français France 24, le 22 octobre 2025 à quelques jours de la présidentielle ivoirienne, le ministre ivoirien de la Communication et porte-parole du gouvernement de Côte d’Ivoire, Amadou Coulibaly, a fait une série de déclarations portant sur des sujets tels que la sécurité et la démographie.

Amadou Coulibaly sur France 24, le 22 octobre 2025. Capture d’écran effectuée sur le compte YouTube de la chaîne française
Amadou Coulibaly s’est d’abord exprimé au sujet des effectifs de policiers en Côte d’Ivoire qui, selon lui, ont augmenté depuis l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir en 2011. « Nous avons réussi à réduire le ratio de policiers par habitant. On avait, en 2011, un policier pour 1 600 habitants. Aujourd’hui nous avons un policier pour 421 habitants », a-t-il affirmé.
Puis, vers la fin de l’interview, le ministre ivoirien de la Communication a déclaré que la Côte d’Ivoire abrite « environ 3 millions » de ressortissants burkinabé. Il a tenu ces propos alors qu’il répondait à une question concernant des accusations portées par le Capitaine Ibrahim Traoré, le président de la transition au Burkina Faso, envers les autorités ivoiriennes qu’il a accusées « d’héberger les opposants » de son pays et de « servir de base arrière aux terroristes qui frappent le Burkina Faso ».

Capture effectuée sur le site de Radio France International
Dans sa réponse, Coulibaly a indiqué que la Côte d’Ivoire « n’a aucun intérêt à déstabiliser un pays voisin » (le Burkina Faso, NDLR), dont la population résidente en Côte d’Ivoire « représente environ 3 millions d’habitants ».
Dans cet article, nous examinons ces différentes affirmations concernant respectivement le ratio de policiers par habitant d’abord en 2011, le ratio d’aujourd’hui et enfin le nombre de ressortissants du Burkina Faso vivant en Côte d’Ivoire selon les données disponibles.
Sur quelles preuves s’appuient les affirmations d’Amadou Coulibaly ?
Nous nous sommes rapprochés de la cellule de communication du ministère ivoirien de la Communication pour connaître la source des données d’Amadou Coulibaly. Malgré nos relances, nous n’avons pas obtenu de réponse jusqu’à la mise en ligne de cet article. Il sera mis à jour si le ministère de la Communication nous fait parvenir des précisions.
Déclaration 1 : « En 2011, la Côte d’Ivoire avait un ratio d’un policier pour 1 600 habitants »
Verdict : globalement correct
Les plateformes gouvernementales ivoiriennes mettent à disposition du public le « Bilan complet du gouvernement de Côte d’Ivoire 2011-2025 ». Ce document, présenté comme « la brochure officielle du bilan des actions menées par le Gouvernement de Côte d’Ivoire de 2011 à 2025 », détaille les différentes réalisations de l’actuel président Alassane Ouattara arrivé au pouvoir en 2011 et réélu pour un quatrième mandat consécutif au terme de l’élection présidentielle du 25 octobre 2025. Ce document a été mis en ligne sur le réseau social X, le 18 septembre 2025, par le gouvernement ivoirien.
Dans ce bilan, apparaît le ratio de policier par habitant au sein de la population urbaine. Ainsi, en 2011, ce ratio était d’un policier pour 1 680 habitants, selon le document.
Capture d’écran réalisée à la page 24 du Bilan complet du gouvernement de Côte d’Ivoire 2011-2025
Nous avons adressé un courrier électronique à l’Agence nationale de statistique (ANStat) de Côte d’Ivoire pour nous enquérir de ses données sur la question. Mais nos questions n’ont pas encore obtenu de réponse. Notre article sera mis à jour si l’ANStat nous fait parvenir des précisions.
L’expert sénégalais Elimane Sall, consultant et formateur en défense, paix et sécurité, explique que la source qui fait autorité au niveau international pour les données brutes sur les effectifs de police par pays est l’Enquête sur les tendances de la criminalité et le fonctionnement des systèmes de justice pénale de l’ONU (UN-CTS en Anglais, pour »United Nations Surveys on Crime Trends and the Operations of Criminal Justice »). « C’est la source primaire à laquelle se réfèrent la plupart des bases de données universitaires et des rapports internationaux », fait savoir l’expert.
Cette enquête annuelle est administrée par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Elle fournit un aperçu des tendances et des interrelations entre les différents éléments du système de justice pénale afin de favoriser la prise de décisions éclairées dans le domaine administratif, à l’échelle nationale et internationale. Sur sa plateforme, l’ONUDC avertit que les statistiques sur la criminalité communiquées dans le cadre de l’UN-CTS concernent principalement les crimes signalés et/ou détectés. Il convient donc d’interpréter ces données avec prudence et de faire preuve de circonspection lors des comparaisons entre pays.

Des policiers anti-émeutes ivoiriens bloquent l’accès au palais de justice d’Abidjan, le 24 avril 2025. ISSOUF SANOGO / AFP
Nous avons contacté l’ONUDC qui nous a redirigé vers son portail de données dans lequel les données collectées dans le cadre de l’UN-CTS sont publiées. Cependant, pour 2011, les données pour la Côte d’Ivoire, ainsi que celles de plusieurs autres pays, sont absentes. La seule donnée disponible pour la Côte d’Ivoire remonte à 2008. Pour cette année, avec un personnel de 15 770 policiers recensés, la Côte d’Ivoire affichait un ratio de 73,30 policiers pour 100 000 habitants. Ce qui représente 1 policier pour 1364 habitants.
La plateforme Our World in Data, également recommandée par Elimane Sall, agrège et contextualise des données internationales, y compris le ratio policier/1000 personnes. Mais pour la Côte d’Ivoire, elle ne dispose pas de données concernant l’année 2011.
En l’absence de réponse de l’ANStat et en raison d’un manque de sources indépendantes, nous avons évalué cette déclaration à la lumière de la seule source publique disponible qui émane du gouvernement ivoirien.
Par conséquent, cette affirmation d’Amadou Coulibaly est globalement correcte.
Déclaration 2 : « Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire a un ratio d’un (01) policier pour 421 habitants »
Verdict : exagéré
Selon la brochure officielle du bilan des actions menées par le Gouvernement de Côte d’Ivoire de 2011 à 2025 mentionnée plus haut, le ratio est d’un policier pour 509 habitants en 2024.
Ces mêmes données sont reprises en détails par une brochure publiée sur la plateforme gouvernementale bilan.gouv.ci, qui est logée sur le site du gouvernement de Côte d’Ivoire gouv.ci.

Source: bilan.gouv.ci
Selon la brochure, le ratio de gendarme/habitant est passé de 1/1385 en 2011 à 1/1210 en 2024/2025.
Quant au ratio de policiers par habitant, il est passé de 1/1 680 en 2011 à 1/509 en 2024/2025.
Ce ratio d’un policier pour 509 habitants en 2024/2025 indiqué par les données gouvernementales est donc légèrement plus important que le ratio d’un policier pour 421 habitants mentionné par Amadou Coulibaly.
Par ailleurs, le ratio de policier par habitant est aussi mentionné dans le Projet de loi finances portant budget de l’Etat pour l’année 2025, publié par le Ministère des Finances et du Budget de Côte d’Ivoire. La section du document consacrée aux activités du Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité fait le point sur le ratio de fonctionnaires de Police sur population urbaine, en indiquant un ratio d’un policier pour 601 habitants pour 2023.
Mais le document précise que la cible de la Côte d’Ivoire pour l’année 2025 est d’un policier pour 509 habitants.
Nos recherches sur le portail de données de l’ONUDC ont été infructueuses. Pour la Côte d’Ivoire, les dernières statistiques datent de 2008.
De la même manière, les données les plus récentes de la plateforme Our World in Data pour la Côte d’Ivoire remontent à 2008.
Eu égard aux données disponibles, la déclaration du porte-parole rapportant qu’aujourd’hui la Côte d’Ivoire a un ratio d’un policier pour 421 habitants est exagérée. Les données publiques les plus actuelles font état d’un ratio d’un policier pour 509 habitants en 2024/2025.
| Il n’existe pas de ratio standard international sur le nombre de policiers par habitants Dans son Info Finder, la version anglaise de sa base d’agrégation de sources fiables, Africa Check renseigne qu’il n’existe pas de ratio standard officiel en termes d’effectifs de policiers par habitant. Ce que confirme Elimane Sall, expert et formateur sénégalais en défense, paix et sécurité « Il n’existe pas de ratio universellement reconnu par des organismes comme les Nations Unies (ONU) ou Interpol que tous les États membres seraient tenus d’atteindre », note-t-il. Elimane Sall détaille que cela s’explique par plusieurs facteurs complexes. Il souligne d’abord le « contexte sécuritaire spécifique ». Le ratio « idéal » dépend intrinsèquement des menaces spécifiques (criminalité organisée, extrémisme violent, sécurité post-conflit, etc.), de la géographie (densité de population, zones urbaines vs. rurales) et de la structure même de la force (police nationale, gendarmerie, polices municipales, etc.) de chaque pays. Ce spécialiste met également l’accent sur l’« approche de la sécurité », pour dire que « l’approche moderne de la sécurité insiste davantage sur la gouvernance, la légitimité, l’efficacité et le respect des droits de l’homme que sur le simple volume des effectifs. Avoir plus de policiers ne signifie pas nécessairement une meilleure sécurité », estime-t-il. Enfin, Elimane Sall mentionne le facteur «définition variable ». « La définition d’un « policier » varie d’un pays à l’autre (inclusion ou non de la gendarmerie, des agents de soutien, des douanes, etc.), rendant l’établissement d’une norme unique difficile », conclut-il. |
Déclaration 3 : Il y a environ « 3 millions » de ressortissants du Burkina Faso vivant en Côte d’Ivoire
Verdict : sous-estimé
En Côte d’Ivoire, le Recensement Général de la Population et de l’Habitat de 2021 (RGPH 2021) dont les chiffres définitifs ont été publiés en juillet 2022 rapporte les dernières statistiques officielles sur le nombre de personnes de nationalité étrangère résidant dans le pays.

Des réfugiés du Burkina Faso dans le camp de Niornigue, situé dans la périphérie de Ouangolodougou, dans le nord de la Côte d’Ivoire, le 25 septembre 2024. ISSOUF SANOGO / AFP
Le Tableau 8 de cette étude d’envergure nationale précise de manière détaillée la répartition de la population non ivoirienne par nationalité en 1998 et en 2021.

Source: RGPH 2021
Comme on peut le voir sur le tableau ci-dessus, en 2021, l’effectif des ressortissants du Burkina Faso est de 4 056 444 personnes. Ce chiffre était de 2 238 548 en 1998 selon la même source.
Le chiffre de 4 056 444 est supérieur à celui indiqué par le porte-parole du gouvernement (« environ 3 millions »).
En conclusion, l’estimation d’Amadou Coulibaly concernant le nombre de Burkinabè en Côte d’Ivoire est en dessous de ce que révèlent les données publiques disponibles sur le sujet.
Cet article a été réalisé par Africa Check, membre de la Coalition Anti Dohi – une initiative qui œuvre pour l’intégrité de l’information dans le cadre de la présidentielle ivoirienne d’octobre 2025. La Coalition Anti Dohi est soutenue par le projet Renforcer la fiabilité de l’information en Afrique de l’Ouest dans le strict respect de l’indépendance journalistique et éditoriale qui régit la Coalition.

